Les sonnets de José Maria de Heredia

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Les sonnets de José Maria de Heredia

Message  Gil Def le Ven 4 Jan - 15:00


EXEMPLES DE POEMES A FORME FIXE

LES SONNETS DE JOSE MARIA DE HEREDIA

INTRODUCTION

L'essentiel de l'oeuvre poétique de José Maria de Heredia se trouve dans son recueil LES TROPHEES sous la forme de sonnets.

ETUDE RAPIDE DES SONNETS

Après une lecture rapide de 117 poèmes du recueil LES TROPHEES, nous avons pu remarquer que José Maria de Heredia s'accroche à la tradition et aux règles des sonnets considérés comme classiques.

SONNETS CLASSIQUES : 100 sur un total de 117
Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DEDE : 71 >>> Exemple 1
Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DEED : 29 >>> Exemple 2

SONNETS IRREGULIERS : 17 sur un total de 117
Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DDDD : 1 >>> Exemple 3
Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DDCD : 2 >>> Exemple 4
Schéma : ABBA puis ABBA puis AA/CAAC : 1 >>> Exemple 5
Schéma : ABBA puis ABBA puis CBCBCB : 2 >>> Exemple 6
Schéma : ABBA puis ABBA puis CDDCDC : 1 >>> Exemple 7
Schéma : ABBA puis ABBA puis CDDC/EE : 7 >>> Exemple 8
Schéma : ABBA puis ABBA puis CDCD/EE : 2 >>> Exemple 9
Schéma : ABBA puis ABBA puis CDCD/CC : 1 >>> Exemple 10

Remarque :
Notre étude peut donner une impression fausse de l'art du sonnet chez José Maria de Heredia dans la mesure où nous ne présentons que deux exemples pour la centaine de sonnets qui répondent aux règles des sonnets classiques.
José Maria de Heredia s'attache résolument aux formes classiques et même dans ses sonnets irréguliers, on remarque qu'il maintient la structure dite classique dans les deux premiers quatrains. Il en va très différemment chez Baudelaire.


Exemple 1 : BRISE MARINE

L'hiver a défleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l'Atlantique brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arome subtil
Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise,
D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise;
Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il?

Ah ! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues
Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental;

Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique,
Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal
La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DEDE
Remarque :
On peut souligner le souci de recherche de la rime "riche", notamment dans les quatrains qui amène Heredia à reprendre les mots "brise" et "grise" (rime B).
rime A : courtil-pistil-subtil-vient-il
rime B : grise-brise-brise-grise
rime C : lieues-bleues
rime D : occidental-natal
rime E : kymrique-Amérique


Exemple 2 : SOLEIL COUCHANT

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l'âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c'est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DEDE
Remarque :
Comme pour le sonnet précédent, on peut souligner la recherche de la rime "riche".
rime A : granit-finit-nid-s'unit
rime B : allume-écume-fume-brume
rime C : traînes-lointaines
rime D : bétail-éventail
rime E : ombre-sombre


Exemple 3 : LA NAISSANCE D'APHRODITE

Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes
Où roulaient sans mesure et l'Espace et le Temps ;
Puis Gaia, favorable à ses fils les Titans,
Leur prêta son grand sein aux mamelles fécondes.

Ils tombèrent. Le Styx les couvrit de ses ondes.
Et jamais, sous l'éther foudroyé, le Printemps
N'avait fait resplendir les soleils éclatants,
Ni l'Eté généreux mûri les moissons blondes.

Farouches, ignorants des rires et des jeux,
Les Immortels siégeaient sur l'Olympe neigeux.
Mais le ciel fit pleuvoir la virile rosée ;

L'Océan s'entr'ouvrit, et dans sa nudité
Radieuse, émergeant de l'écume embrasée,
Dans le sang d'Ouranos fleurit Aphrodité.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DDDD
Remarque :
"La variation" provient du nombre total de rimes.
Les 4 derniers vers se terminent sur une seule rime.


Exemple 4 : LA VISION DE KHEM (II)

La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit.
Et voici que s'émeut la nécropole antique
Où chaque roi, gardant la pose hiératique,
Gît sous la bandelette et le funèbre enduit.

Tel qu'aux jours de Rhamsès, innombrable et sans bruit,
Tout un peuple formant le cortège mystique,
Multitude qu'absorbe un calme granitique,
S'ordonne et se déploie et marche dans la nuit.

Se détachant des murs brodés d'hiéroglyphes,
Ils suivent la Bari que portent les pontifes
D'Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil ;

Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil,
Éblouis, d'un seul coup se dressant sur leurs griffes,
S'éveillent en sursaut de l'éternel sommeil.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CC/DDCD
Remarque :
"La variation" tient surtout au nombre total de rimes : 4 au lieu de 5.


Exemple 5 : FLORIDUM MARE

La moisson débordant le plateau diapré
Roule, ondule et déferle au vent frais qui la berce ;
Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse
Semble un bateau qui tangue et lève un noir beaupré.

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré,
Céruléenne ou rose ou violette ou perse
Ou blanche de moutons que le reflux disperse,
Verdoie à l'infini comme un immense pré.

Aussi les goëlands qui suivent la marée,
Vers les blés mûrs que gonfle une houle dorée,
Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons ;

Tandis que, de la terre, une brise emmiellée
Éparpillait au gré de leur ivresse ailée
Sur l'Océan fleuri des vols de papillons.

Schéma : ABBA puis ABBA puis AA/CAAC
"La variation" tient surtout du nombre total de rimes : 3 au lieu de 5.


Exemple 6 : EPIGRAMMA FUNERAIRE

Ici gît, Étranger, la verte sauterelle
Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé,
Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé
Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle.

Elle s'est tue, hélas ! la lyre naturelle,
La muse des guérets, des sillons et du blé ;
De peur que son léger sommeil ne soit troublé,
Ah ! passe vite, ami, ne pèse point sur elle.

C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym,
Sa pierre funéraire est fraîchement posée.
Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin !

Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée,
Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin
Une libation de gouttes de rosée.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CBCBCB
Remarque :
"La variation" tient surtout du nombre total de rimes : 3 au lieu de 5


Exemple 7 : LA SOURCE

L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli ;
Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe
D'un son plaintif emplit la solitaire combe.
C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.

L'inutile miroir que ne ride aucun pli
A peine est effleuré par un vol de colombe
Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe,
Seule, y reflète encore un visage pâli.

De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère.
Il boit, et sur la dalle antique du chemin
Verse un peu d'eau resté dans le creux de sa main.

Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire,
Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain
Le vase libatoire auprès de la patère.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CDDCDC
Remarque :
"La variation" provient du nombre total de rimes et de l'absence d'un distique en début ou en fin du sizain final.


Exemple 8 : L'OUBLI

Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,
Les Déesses de marbre et les Héros d'airain
Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
De sa conque où soupire un antique refrain
Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,
Sur l'azur infini dresse sa forme noire.

La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux
Fait à chaque printemps, vainement éloquente,
Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe ;

Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux
Ecoute sans frémir, du fond des nuits sereines,
La Mer qui se lamente en pleurant les sirènes.

Schéma : ABBA puis ABBA puis CDDC/EE
Remarque :
"La variation" tient surtout au placement du distique en fin de sonnet.


Exemple 9 : A CLAUDIUS POPELIN

Dans le cadre de plomb des fragiles verrières,
Les maîtres d'autrefois ont peint de hauts barons
Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons,
Ployé l'humble genou des bourgeois en prières.

D'autres sur le vélin jauni des bréviaires
Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons,
Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts,
Les arabesques d'or au ventre des aiguières.

Aujourd'hui Claudius, leur fils et leur rival,
Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes,
A fixé son génie au solide métal:

C'est pourquoi j'ai voulu, sous l'émail de mes rimes,
Faire autour de son front glorieux verdoyer,
Pour les âges futurs, l'héroïque laurier

Schéma : ABBA puis ABBA puis CDCD/EE
Remarque :
On remarque le placement du distique (2 vers aux rimes plates) en fin de sonnet.


Exemple 10 : LA VISION DE KHEM (III)

Et la foule grandit plus innombrable encor.
Et le sombre hypogée où s'alignent les couches
Est vide. Du milieu déserté des cartouches,
Les éperviers sacrés ont repris leur essor.

Bêtes, peuples et rois, ils vont. L'uraeus d'or
S'enroule, étincelant, autour des fronts farouches ;
Mais le bitume épais scelle les maigres bouches.
En tête, les grands dieux : Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor.

Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocéphale,
Vêtus de la schenti, coiffés du pschent, ornés
Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale

Ondule dans l'horreur des temples ruinés,
Et la lune, éclatant au pavé froid des salles,
Prolonge étrangement des ombres colossales

Schéma : ABBA puis ABBA puis CDCD/CC
Remarque :
"La variation" concerne le nombre de rimes et le placement du distique en fin.

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