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Nocturne provincial - Albert Samain

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Nocturne provincial - Albert Samain Empty Nocturne provincial - Albert Samain

Message  Gil Def Mar 15 Déc - 17:43




AINSI VA LA VIE

SCENES DE LA VIE





Nocturne provincial
Albert Samain


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La petite ville sans bruit
Dort profondément dans la nuit.

Aux vieux réverbères à branches
Agonise un gaz indigent ;
Mais soudain la lune émergeant
Fait tout au long des maisons blanches
Resplendir des vitres d’argent.

La nuit tiède s’évente au long des marronniers…
La nuit tardive, où flotte encor de la lumière.
Tout est noir et désert aux anciens quartiers ;
Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre,
Et respire la bonne odeur de la rivière.

Le silence est si grand que mon coeur en frissonne.
Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne.
Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne !

Au long des grands murs d’un couvent
Des feuilles bruissent au vent.
Pensionnaires… orphelines…
Rubans bleus sur les pèlerines…
C’est le jardin des ursulines.

Une brise à travers les grilles
Passe aussi douce qu’un soupir.
Et cette étoile aux feux tranquilles,
Là-bas, semble, au fond des charmilles,
Une veilleuse de saphir.

Oh ! Sous les toits d’ardoise à la lune pâlis,
Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,
Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,
Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits ! …

D’une heure égale ici l’heure égale est suivie
Et l’innocence en paix dort au bord de la vie…

Triste et déserte infiniment
Sous le clair de lune électrique,
Voici que la place historique
Aligne solennellement
Ses vieux hôtels du Parlement.

À l’angle, une fenêtre est éclairée encor.
Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !
Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme,
Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.

La fenêtre s’entr’ouvre un peu ;
Et la femme, poignant aveu,
Tord ses beaux bras nus dans l’air bleu…

Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales !
Coeurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles !
Grands appels suppliants, et jamais entendus !

Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,
Dont la chair se consume ainsi qu’un vain flambeau,
Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,
Et faites pour l’amour, et d’amour dévorées,
Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !

Et mon âme pensive, à l’angle de la place,
Fixe toujours là-bas la vitre où l’ombre passe.

Le rideau frêle au vent frissonne…
La lampe meurt… une heure sonne.
Personne, personne, personne!


- Le chariot d’or -








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La poésie, c'est les paroles éparses du réel (Octavio Paz)
Gil Def
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