Les petites vieilles - Charles Baudelaire

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Les petites vieilles - Charles Baudelaire

Message  Gil Def le Lun 25 Fév - 21:15

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AINSI VA LA VIE

LA VIEILLESSE


C'est un poème de la seconde partie intitulée "Tableaux parisiens" (numéroté XCI). Ce poème (tout comme la section à laquelle il se rattache) n'apparaît que dans l'édition de 1861. Il est publié préalablement en 1859 dans la Revue contemporaine avec Les Sept Vieillards, sous le titre de Fantômes parisiens, dédiés à Hugo.
Paris est alors en pleine transformation avec les travaux du baron Haussmann qui fait préalablement détruire le vieux Paris. Le vieux Paris n’a pas encore totalement disparu. Parmi ces ruines se trouvent des témoins de cet ancien régime de l’urbanisme parisien comme par exemple les petites vieilles que rencontre le poète. Elles sont les témoins anachroniques d’une époque révolue.





Les petites vieilles  
Charles Baudelaire


Oreste Onti - Les petites vieilles

A Victor Hugo

I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !

L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier !

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s'épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?


- Les Fleurs du mal -













LES FLEURS DU MAL : OEUVRE CONTESTEE A SON EPOQUE

Les Fleurs du mal, l'oeuvre majeure de Baudelaire, est un recueil publié une première fois à 1300 exemplaires en 1857. Il est dédié par son auteur à Théophile Gautier. A sa sortie, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés pour "outrage à la morale publique" à des amendes , ainsi qu'à la suppression de six pièces. Une nouvelle édition en 1861 enlève les pièces interdites et rajoute 30 nouvelles œuvres. Une édition définitive et posthume en 1868 comprend finalement 151 poèmes, mais ne reprend pas les poèmes interdits. Ces derniers seront publiés, avec ceux du recueil Épaves en 1869 dans un Complément aux Fleurs du mal . Charles Baudelaire et ses éditeurs ne seront réhabilités qu'en 1949.

LE CHEMINEMENT DE BAUDELAIRE

Baudelaire divise les Fleurs du mal en six parties : Spleen et idéal, Tableaux parisiens, Le Vin, Fleurs du mal, Révolte et La Mort, c'est le reflet de son cheminement.
LE CONSTAT
Spleen et idéal, c'est Baudelaire qui donne sa vision du monde réel.  
LES ESSAIS DE REPONSES
Tableaux parisiens, c'est Baudelaire dans la foule anonyme de Paris pour y dénicher une forme de beauté.
Le Vin, c'est Baudelaire dans l'aventure des drogues.
Les Fleurs du Mal, c'est Baudelaire et l'aventure du sexe et des plaisirs physiques.
LES DERNIERES ISSUES
Révolte, c'est Baudelaire devant un triple échec et l'absurdité de l'existence.
La Mort, c'est Baudelaire face à l'issue fatale.

LES FLEURS DU MAL - PARTIE II : TABLEAUX PARISIENS
SOMMAIRE

LXXXVI.  Paysage
LXXXVII.  Le Soleil
LXXXVIII.  A une mendiante rousse
LXXXIX.  Le Cygne
XC.  Les sept Vieillards
XCI.  Les petites Vieilles
XCII.  Les Aveugles
XCIII.  A une Passante
XCIV.  Le Squelette laboureur
XCV.  Le Crépuscule du Soir
XCVI.  Le Jeu
XCVII.  Danse macabre
XCVIII.  L'Amour du Mensonge
XCIX.  Je n'ai pas oublié...
C.  La Servante au grand Coeur...
CI.  Brumes et Pluies
CII.  Rêve parisien
CIII.  Le Crépuscule du Matin






Dernière édition par Gil Def le Mar 22 Juin - 18:34, édité 9 fois

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